Les bombardements

Témoignage d'Yvette Bardouil : nuit du 26 au 27 septembre 1940 à Lorient

Extrait d'une petite fille dans la guerre, récit publié en 1996.

Pour la première fois, à Lorient, la sirène hurle… trois fois !…

Vite, mes sœurs et moi sommes sorties du lit. Déjà on entend le vrombissement des avions et le bruit assourdissant de la mitraille.

Il faut faire vite et partir dans la cave de la Coopérative, rue de la Ville-en-Bois. Tout était convenu comme cela avec mes parents.

Mais celui-ci est le premier bombardement, c’est un peu la panique…

Cependant, nous quittons notre maison, sans songer, bien sûr, que nous ne la reverrons plus. Nous rasons les murs en file indienne jusqu’à l’abri, ma petite soeur de trois ans dans les bras de Maman. Madame Bronnec et ses enfants nous attendent, inquiets, et nous font descendre dans la cave. Un lit est installé pour les petites filles de Madame Bronnec. Ma sœur Louisette et moi nous plaçons au pied du lit. Ma mignonne petite sœur Gilberte dort toujours dans les bras de Maman assise sur une chaise. Entre-temps, ma tante Françoise nous a rejoints. Nous sommes onze dans cet abri.

Cà canarde dur dehors, chacun de nous a peur mais on se tait. Papa et Auguste Bronnec vont de temps en temps dans le jardin se rendre compte de ce qui se passe. Certes ils le savent bien, mais les explosions sont très près de nous… Les parents sont sur le qui-vive, on le sent bien, nous les enfants.

Une explosion plus forte que les autres nous donne une frayeur intense. Mon père et Auguste sortent à nouveau, mais très vite je les vois revenir. La lumière s’était éteinte dans la cave mais mon père tient devant lui une lampe-torche. Je n’oublierai jamais son regard, ses yeux qui cherchent ceux de Maman, et sa pâleur.

Dans un nuage de poussière, notre maison, à quelques centaines de mètres de notre abri, venait d’être anéantie…

Pauvres parents ! Hélas, le pire était encore à venir. Là, vraiment, les bombes pleuvaient autour de nous, et chacun de nous ressentait une peur intense.

Au moment où je vis Maman se lever, avec toujours ma petite sœur dans les bras, une déflagration soufflait le devant de la maison où nous étions.

Toujours assise au pied du lit, je vis une lueur rouge frôler mon nez en même temps que j’entendais un bruit sourd. Je savais Maman devant la trappe de la cave. Etait-ce elle qui venait de tomber ? Je me lève et, à tâtons, je cherche dans le noir. Je touche ses jambes, je l’appelle, je crie et appelle mon père. Celui-ci, Dieu merci, me répond. Ma sœur Louisette est là aussi près de mon père. Elle n’a rien, mais Maman ne répond pas. Est-elle morte ? Gilberte non plus ne dit rien. Par contre, je me rappelle très bien entendre Léone et Pierrette, les petites filles de Madame Bronnec, pleurer. De même, j’entendais très bien les voix affolées de leurs parents et de leur grand-mère. Nous étions plongés dans le noir complet.

La lampe-torche de Papa avait disparu Dieu sait où… Et Dieu, lui-même, où était-il ? Sûrement pas au-dessus de nous !

Un grand bruit de cavalcade (je l’ai encore, à soixante deux ans, dans les oreilles), des hurlements de douleur, des cris en allemand. Tout cela se passait dans la rue. En même temps, rentrait dans la cave une odeur de cendre et de poussière indescriptible mais que je sens encore aujourd’hui.

Un officier allemand, avec une badine à la main, fait irruption dans la cave par le trou que la déflagration de la bombe avait fait.

« Ah ! vos amis anglais… » dit-il.

Et je le vois encore taper sur ses bottes avec sa badine.

Effectivement, c’était le premier bombardement anglais sur Lorient et cet Allemand allait, à l’aide de sa lampe, nous faire découvrir l’ampleur de notre peine. Maman était morte ou gravement touchée. Ma petite sœur ?… On ne savait pas non plus. Ma tante Françoise, elle, était bien morte. Je la vois, assise sur une chaise, les mains jointes. Elle devait prier tandis que les bombes pleuvaient. Elle avait une tache de sang sur la joue droite, et, en passant devant elle, je la secouai en la suppliant de me parler. Elle était bien morte, hélas ! et ma petite sœur aussi, je l’ai bien compris après…

…Là s’arrête mon enfance ! …..Papa nous dit que Maman avait été amenée à Maritime, mais que parmi les Allemands il y avait eu tant de victimes, morts ou blessés, que les civils, ils n’en voulaient pas. Aussi Maman avait-elle été dirigée vers Bodélio, vivante, mais dans un coma profond.

Combien de temps sommes-nous restés sur les ruines ? Partout autour de nous çà fumait, les gens étaient atterrés. Et là, juste près de nous, horreur, un paquet avec une main coupée dont un doigt tenait la ficelle…

Une voisine, madame le Luhandre, nous fit entrer chez elle. Sa maison n’avait pas été touchée. Pourtant le quartier n’était que ruines et presque personne ne pouvait plus rester là. Les gens fuyaient, emportant je ne sais où quelques affaires sorties des décombres.

…..Où aller ?…..

Il y avait à Lorient une trentaine de morts. Il fallait les ensevelir…..Nous n’avions plus rien. Mon père ne possédait en tout et pour tout que le pantalon et la chemise qu’il portait lors du bombardement. Ma sœur et moi étions en pyjama. C’est en pyjama, du reste, que nos voisins nous ont fait traverser la ville pour trouver refuge rue Paul Bert, bien touchée elle aussi, mais nos voisins y avaient de la famille ou des amis en tout cas…..

Plus tard, nos voisins ont voulu revenir chez eux. Nous sommes donc repartis avec eux…..

Dans la rue, les Allemands allaient et venaient, vociférant et eux-mêmes ahuris d’un bombardement sur la ville de Lorient, le premier. Ils l’occupaient, somme toute, depuis peu longtemps. Et ils avaient aussi beaucoup de morts et de blessés…

Témoignage de Gabriel Battut : 30 septembre 1940

Extrait du Journal de guerre, 1940-1944

Prisonnier de guerre, atteint par une grave dysenterie, j’étais hospitalisé à l’hôpital de la marine et mon état commençait à s’améliorer, quand un beau jour, le 30 septembre 1940 vers neuf heures du soir, la RAF fit une apparition. Elle venait depuis quelque temps assez souvent mais ne faisait pas de mal. Cette fois il devait en être autrement. Le plus dangereux pour nous c’est que nous étions en lisière de l’arsenal et que les pièces de 37 tiraient à moins de vingt mètres de nous. A l’intensité de la DCA, je compris qu’il se passait quelque chose d’anormal. Nous descendîmes dans ce qu’on peut appeler un abri, une cave avec pour toit un simple plancher.

Quelques minutes après le début de l’attaque, pendant une accalmie, j’étais sorti pour voir les effets de cette première vague. De tous côtés le ciel était en feu, de partout çà brûlait, même en plein centre de la ville. Les femmes criaient dans la rue et abandonnaient leur demeure. Bientôt des petits gosses furent emmenés avec nous. La DCA reprit de plus belle, annonçant l’arrivée d’une nouvelle vague. Cette fois ce fut terrible, nous entendions le ronflement des moteurs, puis le tir des mitrailleuses qui annonçaient que les avions volaient bas.

Soudain de terrifiantes explosions éclatèrent tout près, faisant trembler le sol et tomber les vitres. Puis la première bombe d’un chapelet tomba tout près, instinctivement nous nous entassâmes les uns sur les autres. Cà y est, la dernière pour nous ! Oui ! mais elle n’éclatera pas, on la retrouvera le lendemain dans les sous-sols. Nous avions eu chaud ! Comme je me trouvais vers le soupirail, je pris la porte sur la tête et fus aveuglé par les gravats.

A la suite de ce bombardement, nous fûmes évacués une première fois pour faire éclater la bombe, une autre fois pour de bon.

On classa les malades par catégorie, je fus reconnu malade léger et dirigé sur le camp.

Témoignage d'Adrienne Le Bec adressé à Yvette Cadet

Née le 16 novembre 1918 et ma fille le 2 avril 1940, avec mon mari, nous habitions au 108 de la rue Louis Roche, ma belle famille au 98. Le 27 novembre 1940 mon mari démobilisé, nous revenons à Lorient, un obus non éclaté aboutit au premier étage, peu de dégâts ! En fin d’après-midi comme beaucoup de Lorientais nous sommes allés à la Ville-en-Bois. Ce fut pour nous tous la révélation visuelle des horreurs de la guerre.

Les bombardements continuent… La maison Lacroix au bout de notre rue détruite, un enfant plus loin tué avec un éclat, des dégâts sur notre maison.

Pendant ce temps, les enfants jouaient à la guerre, ramassaient les éclats.

J’attendais le car dans l’abri de la place Bisson, tout d’un coup de jeunes enfants y font irruption, landau, poupées les serrant dans leurs bras comme elles avaient vu les mamans, coups de sifflet des garçons à l’extérieur, fin de l’alerte, tout ce petit monde disparaît. Puis arrive janvier 1943. J’entends encore les bombes qui sifflaient au dessus de nos têtes et qui tombent rue de Calvin.

Nous quittons Lorient, vélos, remorque pour aller chez mes parents à Sarzeau. Un défilé sur le pont, entre autre un homme avec une brouette disant : c’est tout ce qui me reste !<xml></xml>

Témoignage de Jacques Ilias

Extrait de l’ouvrage Raids aériens sur la Bretagne durant la Seconde Guerre Mondiale, tome 1, Roland Bohn, 1997

5 Décembre 1940, 5h52 à 10h30
Ce jour-là, un jeudi, plusieurs bombes vont tomber près de la Poste où travaillent mes parents : rue Blanche, rue du Port, rue de la Comédie, près de la Poste, et rue Pasteur, à proximité de la Kommandantur installée à la Chambre de Commerce. Dans la Poste, les baies vitrées de la salle des guichets éclatent, fort heureusement sans faire de blessés parmi les personnes présentes qui n’ont pu descendre dans l’abri local… D’autres bombes tombent sur La Nouvelle-Ville, rue Carnot, mais aussi à Port-Louis et à Keryado, le long du Scorff qui sert de repère une fois encore. L’alerte terminée, sachant que le quartier de la Poste a été touché, ma sœur et moi partons aux nouvelles et avons le bonheur de retrouver nos parents sains et saufs .

20-21 Mars 1941
Durant la seconde moitié de la nuit, vers 4 h, se déclenchent de violents tirs de la Flak suivis de rugissements assourdissants, précédant une, puis deux déflagrations terrifiantes. Je pense que la prochaine est pour nous en me couvrant la tête de mon oreiller. Ces explosions ébranlent la maison, s’accompagnent de bris de vitres, d’impacts contre les murs… puis des cris aux fenêtres, dans la rue. Nous nous levons prestement et courons aussi aux fenêtres : une poussière et une odeur inhabituelle envahissent notre salle à manger. Les personnels de la Gendarmerie voisine nous signalent que les bombes sont tombées sur le Champ de Manœuvre à une largeur de rue de nos immeubles. Dès 7 h, nous allons sur place. 2 projectiles ont creusé 2 cratères dans le sol granitique et nous n’avons aucune difficulté à trouver des éclats de 25 mm d’épaisseur, certains atteignant 50 cm de long. Le premier projectile est tombé dans un jardin de la rue Chanzy, ne créant que peu de dégâts à la maison voisine pourtant très proche. Dans la matinée, nous apprenons que Keryado (rue Louis Roche, rue Duliscouet), le quartier du Moustoir et celui de Kerentrech (dont le cimetière où 30 tombes ont été bouleversées) ont reçu 11 projectiles au total, projectiles largués suivant un alignement parfait… mais décalé à droite par rapport à l’axe du Port militaire.

18 Novembre 1942
Cette attaque, aussi soudaine que les précédentes, sans signal d’alerte, a eu lieu en fin de matinée de ce Mercredi.

Les explosions de bombes qui semblent très proches nous arrachent à notre cours et nous dévalons les 4 étages du bâtiment, longeant les murs, pour nous rendre sans panique jusqu’aux caves sommairement aménagées et étayées où nous arrivons les derniers.

Les camarades des classes du rez-de-chaussée ont pu apercevoir le groupe de quadrimoteurs passant au-dessus de la ville et s’attendaient à ce que l’Arsenal soit attaqué. La fin d’alerte retentit et une fois nos affaires personnelles récupérées, nous prenons le chemin de la maison. Nous croisons des véhicules de secours qui, venant de Keroman, se dirigent vers les Hôpitaux maritime et Bodélio. Nous en déduisons que la Base a été l’objectif des alliés. Nous apprenons aussi qu’un immeuble abritant des bureaux de l’Organisation Todt a été en partie détruit rue Brizeux à proximité du Boulevard de la Rade. Nous nous y rendons et constatons les dégâts important qu’a subi cet immeuble totalement en ruine, le parc entourant est bouleversé par les cratères de bombes. Un camarade des grandes classes de notre Lycée, volontaire de la Défense passive sort justement sur une remorque porte-brancard le cadavre d’une femme que les secouristes viennent d’extraire des décombres.

Le soir, les commentaire signalent les dégâts provoqués à la Base et au slipway de Keroman faisant de nouvelles victimes parmi les ouvriers français et étrangers. Le lendemain, en arrivant au Lycée, nous apprenons par le Surveillant général que les cours sont interrompus pour une durée indéterminée. Dans la presse du soir, le Proviseur du Lycée confirme cette décision « en raison des circonstances, il se trouve dans l’obligation de suspendre provisoirement les cours dans les locaux habituels de l’établissement ». Rappelons que le Lycée Dupuy-de-Lôme était contigu à l’Arsenal et au Port de Guerre. La presse des jours suivants rappelle les consignes interdisant toute circulation de personnes et de véhicules automobiles et hippomobiles dans les rues pendant les alertes, ainsi que l’obligation de se mettre à l’abri dès le signal du début de l’alerte et d’y attendre le signal de fin d’alerte….

30 Décembre 1942
Nouvelle attaque éclair de la Base de sous-marins. Les sirènes ont cette fois averti la population. Rapidement le tonnerre des explosions retentit et de la fenêtre de la chambre du second, à la jumelle de campagne, j’observe le vol des bombardiers de tête qui viennent de larguer leur chargement et sont attaqués par les chasseurs qui tournent autour d’eux. Un des bombardiers se détache soudain du groupe et pique vers le sol ; il s’écrasera entre Port-Louis et Riantec. Une épaisse fumée noire monte de la zone de Keroman. Nouvelles explosions précédées de colonnes de fumées qui fusent vers le ciel ; c’est à ce moment que Maman fait irruption dans la pièce, m’arrachant à ma dangereuse observation.

Cette fois encore les bombes sont tombées sur la Base et au voisinage, ne causant que des dégâts superficiels aux bunkers dont la dalle de couverture a résisté aux impacts des munitions utilisées. Au cours de ce mois de Décembre une polémique a éclaté au sujet de la fermeture des écoles de Lorient et des environs suite au raid du 23 Novembre. Cette décision avait été prise par le Préfet du Département, M. Grimaud. Aucune décision d’évacuation des écoliers n’avait été prise à l’issue. Cette mesure n’était pas du goût des autorités allemandes qui considéraient que la présence de la population civile pouvait empêcher les alliés de monter en puissance dans leurs attaques des bases de l’Atlantique.

Les Allemands firent révoquer le Préfet Grimaud et leur propagande mit au point une sorte de référendum destiné à faire rouvrir les écoles, collèges et lycées, ce qui se réalisa le 14 Décembre.

Témoignage de Mme Calloch, 21 octobre 1942

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5

Je travaillais au Port de Pêche, aux Ets LABIE qui géraient les magasins de quatre mareyeurs réfugiés de Dieppe. Le 21 octobre 1942, vers 13h55, en sortant de la Poste…Le temps de faire deux ou trois pas et d’ouvrir la porte donnant sur l’escalier, d’en descendre une ou deux marches, j’entendis un bruit énorme d’explosion que j’attribuai à une mine (Les Allemands en faisaient sauter de temps à autre pour les travaux de la base). Le bruit devenait de plus en plus intense, tout tremblait, et je me dis : « Ca y est ! C’est le débarquement » ! Si attendu et espéré…

Je partis en courant vers le magasin, sous les morceaux de verre qui tombaient de la couverture de la criée. En arrivant au magasin, les employées apeurées me crièrent : « Jeanne, sauvez-nous ! – Oh, je ne suis pas Jeanne d’Arc et je ne peux pas repousser les bombes avec mon petit doigt ! – Non, mais ouvrez la porte ! ». Cette porte était celle donnant côté quai SNCF et que l’on fermait au cadenas dont j’avais la clef.

Je prie celle-ci et passai par le magasin voisin ; en ouvrant la porte coulissante de celui-ci, je vis une bombe arriver droit sur les ateliers LE PAGE sis juste en face de nous. Elle devait être, à cet instant, à environ 10m. du toit de chez LE PAGE (je sus, près de 50 plus tard, qu’elle n’avait pas explosée et qu’on la fit sauter un peu après). Je refermai donc la porte « en vitesse » et courus dans notre magasin en criant : « Tout le monde au frigo ! ». (C’était un emplacement en béton ou ciment à l’intérieur du magasin, où étaient entreposées les caisses de poissons, glacées, prêtes à l’expédition). Puis je leur dis « Que celles qui sont croyantes disent leurs prières, parce que… ! ». Toutes tombèrent à genoux et nous récitâmes un acte de contrition ; tout cela sous le vacarme et en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Au bout de X temps, ce fut le silence, brutal.

Nous sortîmes alors sous la criée et en voyant une fumée épaisse et noire s’élever au-dessus de la base, nous nous mîmes à rire en disant : « ça y est ! Les sous-marins sont touchés ! »…

Quelques minutes après nous sommes sorties sur le quai SNCF et avons vu arriver des gens (pratiquement que des hommes), plus ou moins hagards, qui couraient ou allaient vite en direction de la cale pour Locmiquélic. Parmi eux, un jeune garçon d’un peu plus de 14 ans, dont une oreille saignait l’air complètement affolé. C’était le neveu d’une des employées : « qu’est-ce que t’as Mabic ? Je sais pas ; c’est effroyable là-bas ! Je veux plus travailler, j’irai jamais plus ! Et il partit en courant pour rentrer chez lui à Riantec. Le 18 novembre 42, à peu près à la même heure, il était tué sur le « slip » lors du bombardement américain qui fit plusieurs victimes à Keroman, rue Brizeux…

Le 27 Octobre, cérémonie officielle au cimetière de Kerentrech lors de l’enterrement de 20 ouvriers victimes du bombardement du 20 Octobre et dont il a été impossible d’identifier les corps.

Présence du corps préfectoral de la région et du département, d’un piquet d’honneur de l’Organisation Todt, des représentants des diverses entreprises travaillant sur les chantiers de la Base de sous-marins. Dans les jours suivants, plusieurs ouvriers de nationalités françaises et étrangère vont décéder des suites de leurs blessures à l’Hôpital Bodélio de Lorient : un le 27, 2 le 28, 13 le 30 Octobre et un le 1er Novembre.

 

<xml> 14 et 15 janvier 1943</xml>

Comme à l’habitude « l’heure du p’tit train », 20 heures environ, alerte le 14, comme il y en avait eu les jours précédents. C’était l’avant-goût de ce qui s’est passé un peu plus tard dans la nuit où tout s’est déchaîné : tirs de D.C.A., bombes incendiaires, bombes explosives, vacarme effroyable, pluie de feu…

Ce sont principalement les quartiers de Merville et de la Nouvelle Ville qui ont été les plus touchés : le Collège des jeunes filles (Faouëdic) en feu, l’église Jeanne d’Arc brûle, plusieurs maisons également rue de Larmor, au polygone rue Berthelot des baraquements d’ouvriers étrangers, rue Duguesclin, rue Carnot où l’église Ste-Anne d’Arvor est en feu, rue de la Belle Fontaine, etc. plusieurs morts et blessés.

Dans la nuit, à la fin de l’alerte, nous avions voulu avoir des nouvelles de mon frère qui habitait rue Jeanne d’Arc, en face de l’église. Les gens de la défense passive n’avaient pas voulu laisser passer mon père, les rues étant encombrées de décombres, mais ils l’avaient rassuré en disant que la maison n’avait pas été touchée.

Nuit très courte et dramatique.

Dans la journée du 15 il y eut deux alertes avec tir de D.C.A. mais sans bombardement.

Le soir, vers 19h15 ou 30, nouvelle alerte mais là c’était le grand jeu : bombes incendiaires, bombes explosives à tout va.

Nous étions sortis pour savoir. Je vis un de mes amis arriver avec sa mère et sa sœur, une petite valise à la main. « Où allez-vous ? ». Sur Keryado, où nous pensons que des amis pourront nous héberger ! Nous n’avons plus rien. J’étais à Ste-Anne d’Arvor, chez Jo B., pour les aider à trouver quelque chose de valable dans les décombres de leur maison démolie hier soir. Quand je suis revenu à la maison, il n’y avait plus des décombres. J’ai retrouvé ma mère et ma sœur à l’abri du théâtre : « On n’a plus rien que les papiers et ce que nous avons sur le dos ! ».

Ma mère les fit monter chez nous pour leur servir une soupe afin de les réchauffer un peu. Avant qu’ils ne repartent, mon père donna un pardessus au garçon qui grelottait dans une petite veste légère.

C’est alors que le directeur de l’école St-Joseph (dont la cousine habitait notre immeuble) nous cria de descendre, le feu commençait à prendre dans la toiture. Il nous conseilla d’aller à l’école proche – nous habitions 17 rue de l’Assemblée Nationale – où il avait fait mettre des matelas et des chaises sous le préau, pour accueillir les gens sans abri du quartier ; car tout le quartier de la rue Ducouëdic flambait : la prison, la banque de France, une partie de la caserne Bisson, sans parler des habitations, etc., l’abri de la place Alsace-Lorraine ne pouvait plus accueillir personne. Il n’y avait plus d’eau, il régnait une chaleur intense, on y voyait comme en plein jour.

Des gens venaient voir si des membres de leur famille n’étaient pas dans la cour de l’école, car ils s’étaient perdus, partant à droite et à gauche dans leur affolement. Tout cela avec le risque de recevoir des éclats ou des bombes incendiaires sur la tête. Mais que faire ? ça ou rester griller dans leur maison en flammes.

Le Frère Tanguy distribua à tous des biscuits vitaminés, mais ce dont nous souffrions c’était de la soif : il n’y avait plus d’eau. Pierre Flohic, couvreur rue Vauban, partit chercher « du cidre qui reste dans la cave » pour désaltérer au moins quelques personnes. Comme il ne revenait plus, c’était l’inquiétude. Il était tout simplement resté, avec un voisin, enlever le maximum de bombes incendiaires sur les toits des immeubles voisins. Ce travail étant dérisoire, ils avaient fini par laisser tomber.

Au matin, quand il fit jour, nous nous aperçûmes que, presque tous, nous avions des traînées noires sur le visage et… pas d’eau pour se laver. Si bien que pour aller travailler au Port de Pêche, pour être un peu convenable, je dus me passer un peu d’eau de Cologne sur la figure.

Et nous partîmes provisoirement pour Auray le 15 dans l'après-midi.

Récit d’un aviateur de la Royal Air Force, Gordon Carter

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5, édité par l'UTL

Zéro – 4 un 13 janvier

Nous décollâmes à 18h20, le 13 février 1943, de la base de Graveley dans le Cambridgeshire, en direction du sud-ouest – Bombardier quadri-moteur Halifax, immatriculé TLB, du 35 Squadron (groupe) de la Pathfinder Force, l’unité chargée de repérer l’objectif et de le « marquer » pour la Main Force, les effectifs porteurs de bombes qui suivaient dans son sillage, soit la plupart des 466 avions engagés ce soir–là.

Les 3 000 mètres atteints, nous traversâmes la Manche dans l’obscurité, chaque équipage pour son compte selon un plan de vol précis, et franchîmes la côte bretonne aux environs de Paimpol ; là où le hasard a fait que je prenne ma retraite une quarantaine d’années plus tard. Pas d’activité ennemie sur notre route : les chasseurs FW 190 au nez jaune du groupe « Hermann Goering », basés à Ploujean près de Morlaix, n’étaient pas au rendez-vous.

Les projecteurs de la défense anti-aérienne de Lorient balayaient le ciel bien avant notre arrivée sur les lieux, car l’offensive combinée de la RAF de nuit et des forteresses volantes de l’US Air Force de jour se poursuivait depuis un bon mois (j’avais moi-même bombardé Lorient le 13 et le 26 janvier). La bataille de l’Atlantique faisait alors rage et les pertes subies par les convois alliés étaient telles que le vainqueur de ce combat sans merci pourrait prétendre à la victoire finale. Il nous fallait à tout prix réduire à néant les bases avancées de la flotte sous-marine de la Kriegsmarine, c’est-à-dire détruire les installations à Lorient, Saint-Nazaire, Brest et la Pallice, ou, à défaut, anéantir les supports portuaires et logistiques qui leur étaient indispensables. Les abris bétonnés étant inébranlables avec les moyens de l’époque, les villes entières devaient être rasées…

…La marche à suivre en approchant de l’objectif voulait que les tout premiers avions de la Pathfinder Force lancent à zéro–6 (zéro heure moins six minutes) des fusées qui éclairaient le sol comme en plein jour, permettant aux marqueurs dont nous étions, de placer à zéro-4 des cascades d’incendiaires aux couleurs vives sur le point de visée, en l’occurrence le port de Keroman. Le Blavet, qui brillait faiblement au clair d’une pâle lune, nous guida vers l’objectif, qui se détachait bien à la lueur des fusées. Ayant aligné l’avion sur la cible, le pilote passait le commandement au navigateur-bombardier que j’étais, afin qu’il dicte au pilote les toutes dernières manœuvres avant de larguer la charge : ouverture de la soute à bombes, suivi de : « steady, steady… left… left… steady… bombs one » (fixe, fixe… gauche… gauche… fixe… bombes larguées), dans notre cas, quatre containers d’incendiaires vertes accompagnées de trois bombes de 450 kilos.

Ce trajet parfaitement rectiligne, à part les retouches de quelques degrés à gauche ou à droite, s’effectuait dans un violent éblouissement de projecteurs de la D.C.A. et entouré d’explosions sourdes de la D.C.A. lourde et de rubans de balles traçantes qui serpentaient vers nous… cap que nous devions tenir jusqu’à ce que notre charge éclate au sol, afin que l’appareil photo du bord capte le point précis que nous avions touché.

C’est à cet instant même qu’une brutale secousse se fit sentir – un obus de 88 mm sûrement – et que nous vîmes, ce que tout aviateur redoute le plus, le moteur interne gauche en feu. Notre pilote, un Canadien du nom de Thommy Thomas, enclencha l’extincteur, plongea plus vira sur l’aile pour à la fois chercher à étouffer l’incendie et regagner le nord, dans l’espoir bien mince de s’en tirer. Mais rien n’y fit et nous attendions dans l’angoisse qu’il nous intime l’ordre de sauter.

C’est au-dessus de Landeleau que Tommy se décida enfin à ordonner : « bail bail out, bail out » (« sautez ! »). Des gestes maintes fois répétés au sol suivirent : confirmation à tour de rôle (nous étions sept à bord), de l’ordre intimé (« navigator bailing out » : navigateur saute), ouverture de la trappe sous mes pieds, accrochage du parachute au harnais que nous portions sur nous en permanence (par-dessus un gilet de sauvetage !), arrachage du casque auquel étaient attachés l’interphone et l’arrivée d’oxygène, puis assis face à l’arrière sur le rebord de la trappe béante, les jambes pendant dans le vide, une main sur la poignée du parachute, l’autre me retenant difficilement en place, en proie à une peur d’un autre âge devant l’imminence de disparaître dans ce gouffre noir… et soudain, emporté par l’appel d’air, la queue de l’avion entr’aperçue, la poignée du parachute arrachée, la secousse déchirante du parachute qui s’ouvre… puis plus rien qu’un léger balancement et un silence absolu.

Il était 9h du soir, j’avais dix-neuf ans.